Rubrique: Europe
Format: Rapport spécial
Auteur: Sinisa Brkic (sb)
La Saxe-Anhalt vote ce dimanche lors d’un scrutin dont la portée dépasse largement les frontières de ce Land de l’est de l’Allemagne. Donnée autour de 40 pour cent dans les dernières enquêtes, l’AfD pourrait devenir de très loin la première force politique régionale et placer la CDU devant une équation particulièrement difficile. Au-delà du résultat électoral, c’est désormais la capacité du système politique allemand à former des majorités stables sans l’AfD qui est mise à l’épreuve.
Une élection régionale devenue un test national
Les électeurs de Saxe-Anhalt renouvellent ce dimanche 6 septembre leur parlement régional. Les bureaux de vote ferment à 18 heures et les premières estimations sont attendues immédiatement après. Jusqu’à ce moment, tous les scénarios restent ouverts, même si les dernières enquêtes dessinent un rapport de force exceptionnel.
L’AfD aborde le scrutin autour de 40 pour cent des intentions de vote, tandis que la CDU du ministre président Sven Schulze se situe autour de 23 pour cent. Die Linke arrive loin derrière, suivie du SPD et des Verts. Plusieurs petites formations pourraient en outre échouer à franchir le seuil des cinq pour cent nécessaire pour participer à la répartition proportionnelle des sièges.
La différence avec l’élection précédente est considérable. En 2021, la CDU avait remporté la Saxe-Anhalt avec 37,1 pour cent des suffrages, contre 20,8 pour cent pour l’AfD. Cinq ans plus tard, les positions pourraient être presque inversées.
Il ne s’agit donc plus simplement d’une progression électorale. Si les enquêtes se confirment, la Saxe-Anhalt enregistrerait une modification profonde de son rapport de force politique, avec des conséquences qui atteindraient directement Berlin.
L’AfD ne cherche plus seulement à gagner
La première place constitue désormais l’objectif minimal de l’AfD en Saxe-Anhalt. Son candidat Ulrich Siegmund vise davantage : disposer d’une majorité lui permettant de gouverner sans partenaire.
Cette distinction est décisive. Dans le système allemand, arriver en tête d’une élection régionale ne donne aucun droit automatique à former le gouvernement. Le ministre président est élu par le parlement et la capacité à construire une majorité compte davantage que le rang obtenu dans les urnes. C’est précisément ici que se joue l’enjeu du scrutin. Tous les autres grands partis refusent une coalition avec l’AfD. Si celle-ci arrive largement en tête mais reste sans majorité absolue, elle pourrait remporter l’élection sans pouvoir gouverner. Une majorité absolue de sièges ferait disparaître cet obstacle. L’AfD disposerait alors, pour la première fois, de la possibilité de diriger seule un Land allemand.
Le seuil des cinq pour cent peut décider du pouvoir
Le résultat des petites formations pourrait peser presque autant que celui des grands partis. Plusieurs d’entre elles se trouvent à proximité ou sous le seuil des cinq pour cent, ce qui peut profondément modifier la répartition finale des sièges. Si une part importante des suffrages est exprimée en faveur de partis qui restent hors du parlement, le nombre de voix nécessaires pour obtenir une majorité des sièges diminue mécaniquement. Une formation peut donc disposer d’une majorité parlementaire sans obtenir 50 pour cent des suffrages exprimés.
Pour l’AfD, cette particularité transforme les résultats du FDP, du BSW ou d’autres petites formations en facteurs déterminants. Quelques points de pourcentage peuvent décider si le parti de Siegmund reste une force dominante dans l’opposition ou obtient les moyens institutionnels de gouverner seul. Cette arithmétique explique pourquoi les dernières heures du scrutin sont observées avec autant d’attention. L’enjeu ne se limite pas à mesurer l’avance de l’AfD sur la CDU. Il consiste à déterminer ce que cette avance signifie une fois traduite en sièges.
La CDU confrontée à une équation presque impossible
Pour Sven Schulze, cette élection arrive quelques mois seulement après son accession à la tête du gouvernement régional. Élu ministre président le 28 janvier, il a succédé à Reiner Haseloff, figure centrale de la politique de Saxe-Anhalt pendant quinze ans. Haseloff avait réussi en 2021 à concentrer autour de la CDU une partie importante du vote opposé à l’AfD. Schulze doit aujourd’hui défendre ce même pouvoir dans un contexte beaucoup moins favorable et sans disposer encore de l’autorité politique accumulée par son prédécesseur.
Le problème de la CDU ne réside cependant pas uniquement dans son candidat. Une victoire massive de l’AfD montrerait que le recul des conservateurs possède des causes plus profondes, liées à l’évolution de l’électorat dans l’est du pays, au mécontentement envers les gouvernements et à la difficulté croissante des partis traditionnels à conserver leur fonction de rassemblement. Si l’AfD manque la majorité absolue, la CDU pourrait malgré tout redevenir le centre de la formation du prochain gouvernement. Mais les combinaisons possibles sont étroites. La direction du parti refuse toute coalition avec l’AfD et maintient également son rejet d’une alliance gouvernementale avec Die Linke.
La question pourrait alors devenir paradoxale : comment gouverner un Land dans lequel le parti arrivé très largement en tête est exclu de toute coalition, tandis que les autres formations ne disposent entre elles que de marges extrêmement réduites ?
Le « Brandmauer » face à son épreuve la plus concrète
Depuis plusieurs années, les principaux partis allemands défendent le principe du « Brandmauer », le cordon sanitaire destiné à empêcher toute coopération gouvernementale avec l’AfD. Jusqu’à présent, cette stratégie a fonctionné parce que des majorités alternatives restaient possibles. La Saxe-Anhalt montre les limites arithmétiques de cette approche lorsqu’une formation exclue des coalitions approche à elle seule du poids de tous ses concurrents. Le problème n’est alors plus seulement politique ou moral. Il devient mathématique.
Une solution pourrait passer par un gouvernement minoritaire dirigé par la CDU, toléré par d’autres formations sans qu’elles participent directement au cabinet. Un tel modèle préserverait formellement le refus de coopérer avec l’AfD, mais il créerait une situation politiquement fragile et dépendante de majorités variables au parlement.
Il alimenterait également une controverse prévisible. L’AfD pourrait dénoncer un système dans lequel une formation nettement arrivée en tête reste écartée du gouvernement. Ses adversaires répondraient qu’une démocratie parlementaire repose sur la capacité à réunir une majorité et non sur l’obligation de confier le pouvoir au premier parti. Cette confrontation entre légitimité électorale et logique parlementaire pourrait devenir l’un des grands débats politiques allemands des prochaines années.
Ce que le pouvoir régional permet réellement
Une éventuelle arrivée de l’AfD au gouvernement de Saxe-Anhalt ne serait pas simplement symbolique. Les Länder disposent en Allemagne de compétences importantes, notamment dans l’éducation, la police, la culture, l’administration et plusieurs domaines de la politique intérieure. Le programme régional de l’AfD prévoit un durcissement considérable de la politique migratoire, notamment dans les domaines où les autorités du Land disposent de capacités administratives. Le parti veut également modifier en profondeur certaines orientations éducatives et culturelles et réduire le financement public d’organisations qu’il considère comme politiquement orientées.
L’audiovisuel public constitue un autre terrain de confrontation. L’AfD souhaite remettre en cause certains mécanismes sur lesquels repose son organisation régionale, tandis que plusieurs de ses projets se heurteraient à des contraintes constitutionnelles, fédérales ou contractuelles.
Une victoire ne signifierait donc pas que l’intégralité de son programme pourrait être appliquée immédiatement. Certaines mesures relèvent du droit fédéral, d’autres pourraient être contestées devant les juridictions. Mais dans les domaines directement contrôlés par le Land, une majorité parlementaire donnerait à l’AfD des moyens d’action dont elle n’a encore jamais disposé à ce niveau.
Une question institutionnelle particulièrement sensible
La situation comporte une dimension supplémentaire. Le service de protection de la Constitution de Saxe-Anhalt classe la fédération régionale de l’AfD comme une formation d’extrême droite avérée, qualification que le parti conteste politiquement et juridiquement.
Cette classification n’empêche pas l’AfD de participer aux élections ou de gouverner si elle obtient la majorité requise. Elle créerait néanmoins une situation institutionnelle sans précédent si un parti placé sous observation accédait à la direction du Land dont dépend précisément une partie de l’appareil administratif chargé de la protection de l’ordre constitutionnel. L’AfD a elle-même critiqué à plusieurs reprises les services de renseignement intérieur et souhaite modifier leur fonctionnement. Une éventuelle prise de pouvoir ouvrirait donc rapidement une confrontation sur les rapports entre contrôle démocratique, administration, sécurité intérieure et autorité gouvernementale.
Ce sujet dépasse largement les frontières de la Saxe-Anhalt. Il toucherait directement au fonctionnement de la démocratie allemande et à la manière dont ses institutions gèrent l’arrivée éventuelle au pouvoir d’une force politique qu’une autorité de sécurité intérieure considère comme extrémiste.
La progression de l’AfD ne s’explique pas par un seul sujet
La migration occupe une place importante dans la campagne de l’AfD, mais elle ne suffit pas à expliquer l’ampleur de sa progression. Le vote en Saxe-Anhalt se nourrit également du mécontentement économique, des difficultés des infrastructures, des questions éducatives et d’une défiance persistante envers les institutions politiques. Le Land reste confronté à des problèmes démographiques et à une concurrence économique difficile. Les entreprises évoquent régulièrement le coût de l’énergie, la bureaucratie, le manque de main-d’œuvre qualifiée et les difficultés à attirer durablement de nouveaux investissements.
Ces préoccupations se combinent à un sentiment de distance envers Berlin particulièrement marqué dans certaines régions de l’est allemand. Plus de trente ans après la réunification, les différences économiques se sont réduites, mais les perceptions d’inégalité, de manque de reconnaissance et de représentation politique demeurent.
L’AfD a réussi à transformer une partie de ces frustrations en fidélité électorale. C’est probablement l’un des changements les plus importants des dernières années : dans plusieurs régions de l’est, elle ne bénéficie plus seulement d’un vote protestataire ponctuel. Elle dispose désormais d’un électorat solide qui la considère comme une option politique durable.
Friedrich Merz joue lui aussi une partie de son autorité
La Saxe-Anhalt élit son parlement régional, mais le scrutin sera inévitablement interprété comme un jugement sur la politique fédérale. Pour le chancelier Friedrich Merz et la CDU, un résultat autour des niveaux annoncés par les enquêtes constituerait un avertissement difficile à relativiser.
La stratégie des conservateurs repose notamment sur l’idée qu’une politique plus restrictive en matière d’immigration et une ligne plus ferme sur la sécurité peuvent récupérer une partie de l’électorat passé à l’AfD. En Saxe-Anhalt, cette stratégie n’a jusqu’ici pas permis de réduire l’écart. Une lourde défaite poserait donc une question directement à la direction fédérale de la CDU. Jusqu’où peut-elle reprendre les préoccupations de l’électorat de l’AfD sans renforcer simultanément les thèmes sur lesquels cette dernière possède déjà une forte crédibilité auprès de ses sympathisants ?
La difficulté est d’autant plus grande que Merz maintient l’interdiction de coopérer avec l’AfD. Plus cette dernière progresse, plus la CDU risque de devoir former des gouvernements avec des partenaires situés loin d’elle sur l’échiquier politique afin de préserver cette ligne. La Saxe-Anhalt pourrait ainsi devenir le laboratoire d’un dilemme qui concerne toute la droite allemande.
Un signal observé dans toute l’Europe
La portée du scrutin ne s’arrête pas aux frontières allemandes. Dans plusieurs États européens, les systèmes politiques traditionnels sont confrontés à la progression de forces nationalistes, souverainistes ou issues de la droite radicale. Leur succès oblige progressivement les partis établis à revoir leurs stratégies de coalition et leur propre positionnement. Les situations nationales restent profondément différentes. Assimiler mécaniquement l’AfD au Rassemblement national en France ou à d’autres partis européens masquerait des divergences importantes en matière d’histoire, de stratégie et de programme.
Le phénomène politique commun se trouve ailleurs. Lorsqu’une formation durablement tenue hors des alliances traditionnelles devient suffisamment forte pour empêcher les autres de gouverner facilement sans elle, son influence dépasse le nombre de ministères qu’elle contrôle.
Elle commence à déterminer les coalitions de ses adversaires, leurs programmes, leur discours et parfois même leurs lignes rouges. C’est précisément cette transformation que la Saxe-Anhalt pourrait rendre visible ce dimanche.
Le résultat ne sera que le début
À 18 heures, l’attention se concentrera d’abord sur un chiffre : celui de l’AfD. Mais le résultat le plus important ne sera peut-être pas son pourcentage exact. Il sera la configuration parlementaire qui en découlera. Si l’AfD obtient une majorité absolue de sièges, l’Allemagne entrera dans une situation politique entièrement nouvelle au niveau régional. Si elle échoue de peu, la pression se déplacera immédiatement vers la CDU et les autres partis, contraints de démontrer qu’une majorité alternative reste possible et gouvernable.
Dans les deux cas, la Saxe-Anhalt aura déjà déplacé le débat. La question n’est plus seulement de savoir comment maintenir l’AfD à distance du pouvoir. Elle est de savoir combien de temps un système de coalitions peut fonctionner lorsque l’une de ses principales forces électorales demeure exclue de toutes les alliances.
C’est pourquoi le scrutin de ce dimanche ne peut être réduit à une élection régionale de plus. La Saxe-Anhalt mesure aujourd’hui la profondeur d’un déplacement politique qui touche l’Allemagne depuis plusieurs années. Et au soir du vote, ce ne sera pas seulement la force de l’AfD qui apparaîtra clairement, mais aussi la capacité de ses adversaires à construire encore une majorité sans elle.
Saxe-Anhalt : l’AfD vise une victoire historique en Allemagne. L’AfD aborde les élections de Saxe-Anhalt avec une nette avance sur la CDU. Le scrutin pourrait profondément modifier l’équilibre politique allemand.